Ce fut Philippe-François Pinel du Manoir
(ou Dumanoir) qui, en 1836, s'empara du fauteuil laissé
libre par Dartois. Né à la Guadeloupe, Dumanoir
était un auteur dramatique fécond et fêté
qui ne laissa pas moins de cent quatre-vingt-quatorze pièces
de théâtre, dont plusieurs furent créées
aux Variétés :
La semaine des
Amours (1827) avec Jenny Colon,
Le
Vicomte de Letorières (1841),
Léonard
(1847) et beaucoup d'autres écrites en collaboration
avec de nombreux auteurs. Il est bien difficile de dire si Dumanoir
fut ou non un bon directeur car il n'eut guère le temps
de manifester ses talents.
En 1837, la direction des Variétés passait entre
les mains de Jean-François-Alfred Bayard, auteur dramatique
prolifique, époux de la nièce de Scribe et qui devait
ajouter trente-deux pièces au répertoire de son
théâtre. En 1837 les Variétés affichent
sept pièces de Bayard :
Le Chevalier
d'Eon, en collaboration avec Dumanoir,
Suzette, toujours avec Dumanoir,
Le Père
et la Débutante, avec Théaulon, Paul et Jean,
Judith,
Un retour de Jeunesse,
Résignée
ou les Deux Ménages, tandis qu'entre temps, on joue
une comédie du tonton Scribe
L'Etudiant
et La Grande Dame. La récolte
de navets sera aussi riche
en 1838, cependant, cette année-là, les Variétés
obtiennent un très grand succès avec une comédie
de Varin et Dumersan
Les Saltimbanques,
dans laquelle l'acteur Odry fait merveille. On joue aussi
Monsieur
Gogo à la Bourse,
Mathias
l'Invalide,
Les Trois Soeurs, C'est
Monsieur qui paye, oeuvres de Bayard.
En 1839, on affiche
Phoebus,
Les
trois bals, Geneviève la Blonde, Emile ou six têtes
dans un chapeau, Fragolette, toujours du prolifique Bayard
qui, cette année-là, cède son poste directorial
à Jouslin de la Salle.
La direction de Jouslin de la Salle, comme celle de son successeur
Pierre-Joseph Leroy, fut de si courte durée que nous la
passerons sous silence pour arriver tout de suite en 1840. Alors
entre en scène un personnage haut en couleur, Louis-Nestor
Roqueplan. Né en 1804, Roqueplan avait alors trente-six
ans. Homme de théâtre, il dirigea successivement
le Panthéon, les Nouveautés, les Variétés,
l'Opéra, l'Opéra-Comique et le Châtelet. Il
marqua chaque fois son passage par une accumulation de dettes
qui pourtant n'altéraient jamais sa croissante fortune
personnelle. Auteur de nombreux livrets d'opéra
(Jérusalem
de Verdi,
Sapho de Gounod,
etc.), il ne fit représenter aucune de ses oeuvres sur
la scène des Variétés, mais ouvrit son théâtre
à de nombreux nouveaux auteurs et fit appel à de
grands comédiens, tels que la célèbre Déjazet.
En 1840 on joue pour la première fois aux Variétés
une pièce d'un auteur qui devait par la suite faire merveille
sur cette scène
Le Fin Mot
de Labiche. En 1841 disparaissait un auteur original qui avait
donné aux Variétés de nombreux vaudevilles
et comédies.
Marie-Emmanuel Théaulon. Son nom mérite de rester
à la postérité car c'est lui qui est à
l'origine de l'expression "faire un four". En effet,
après avoir connu de nombreux succès, peut-être
un peu lassé d'écrire, le pittoresque Théaulon
inventa un procédé nouveau pour élever des
poulets ! Il loua un hangar (faubourg Saint-Honoré, s'il
vous plaît !), construisit un four d'incubation, y enfourna
des centaines d'oeufs de poule et le chauffa doucement en permanence
pendant vingt et un jours. Malheureusement, lorsqu'au jour dit,
il ouvrit sa couveuse, il ne récolta que des oeufs durs...
L'affaire fit le tour de tous les théâtres de Paris
:
- Vous connaissez la nouvelle oeuvre de Théaulon
? C'est un four !
Et l'expression resta vivante pour désigner un échec.
Pauline-Virginie Déjazet (1797-1875), venue du Théâtre
du Palais-Royal, fit ses débuts sur la scène des
Variétés le 24 février 1845 dans la reprise
d'une pièce fort connue à l'époque :
Les Premières Armes de Richelieu.
La même année elle créa
Un
conte de Fées de Brunswick et Leuven et fut à
même de beaucoup se produire puisque la troupe ne joua pas
moins de vingt-sept spectacles différents parmi lesquels
il faut retenir Le Tricorne Enchanté de Théophile
Gautier. En 1846 la Déjazet triomphe dans Gentil-Bernard
de Dumanoir et l'année suivante dans L'Enfant et l'Amour
de Bayard et Le Moulin à Paroles de Gabriel. Elle était
la comédienne chérie des Parisiens et sa présence
assurait à chaque fois le succès.
Mais
Le Moulin à Paroles marquera
la fin du règne de Nestor Roqueplan qui, fortune faite,
s'en ira endetter l'Opéra.
La Sirène
du Luxembourg de Biéville inaugura la nouvelle direction
du théâtre par M. Morin qui ne la gardera que seize
mois.
En même temps que le théâtre changeait de direction,
il changeait de propriètaire. Un "fastueux anglais",
Mr. Bowes, connu pour ses chevaux et ses châteaux, eut l'envie
de posséder son théâtre et acheta à
Thayer les Variétés. Mal lui en prit, comme l'écrit
Boulet de Montvel, car à dater de ce jour, auteurs et directeurs
se succédèrent avec une égale mauvaise fortune,
et ce fut un défilé ininterrompu de fours noirs,
de comédies fastidieuses et mornes, de vaudevilles dont
aujourd'hui la nomenclature sans fin n'éveillerait chez
personne l'ombre d'un souvenir jusqu'à l'arrivée
en 1855 d'Hippolyte Cogniard.
Pourtant ne soyons pas trop sévères envers ce pauvre
Morin. Il donna aux Variétés quelques beaux succès
:
Oscar XXVIII,
Madame
Veuve Larifla et
Rue de l'Homme-Armé
numéro 8 bis de Labiche, ainsi que la création
d'un proverbe d'Alfred de Musset et Emile Augier :
L'Habit Vert (23 février 1849), une couleur
d'habit qui devait porter bonheur plus tard aux Variétés.
Vaincu par les troubles de 1848 et le choléra de 1849,
Morin abandonna son bureau et laissa la place en novembre 1849
à Thibeaudeau-Milon, "le Beau Thibeaudeau", tragédien
brillant, dandy célèbre, amant fêté,
qui marqua ses débuts directoriaux par un coup d'éclat
:
La
Vie de Bohème de Barrière et Murger qui
parut à l'affiche le 22 novembre. Malheureusement ce coup
d'éclat honoré par la présence du premier
président de la République Louis-Bonaparte, resta
sans lendemain. Ni la Déjazet vieillissante dans
Lulli de Dumanoir, ni Labiche avec
Une clarinette qui passe, ni
La Petite
Fadette d'après George Sand ne lui permirent de
remplir les caisses vides et le 1er juin 1851, Thibeaudeau cédait
la place à Carpier.
L'administration de M. Carpier fut des plus étranges. Il
reste célèbre pour avoir introduit dans ses spectacles
des danses exotiques, mais, hélas, ce ne fut pas son seul
défaut. Quel fut son raisonnement devant la faiblesse du
répertoire et la pauvreté des oeuvres proposées?
Nul ne le saura jamais, pourtant il semble que dans l'espoir de
découvrir l'oiseau rare, Carpier, de peur de se tromper,
préféra tout accepter plutôt que de risquer
le refus d'un chef-d'oeuvre. Le malheur voulut que dans le monceau
de pièces dont il accepta par contrat la création,
ne se trouvait aucun chef-d'oeuvre.
"L'entreprise était hardie" note Boutet de Montvel.
Le résultat fut tragique.
En 1852 Frédérick Lemaître sauve la mise en
venant jouer
Le Roi des Drôles.
Lemaître, où qu'il soit, fait courir tout Paris.
On joue aussi
Un Monsieur qui prend la mouche
de Labiche et quelques vaudevilles sans qualité de Thiboust,
auteur nul mais fécond. En 1853 Labiche donne
Un
ami acharné, Déjazet joue
Les
Trois gamines et
tandis que l'Empereur
se marie, les Variétés affichent
Une
femme qui se grise de l'inépuisable Thiboust.
Les années 1853 et 1854 n'auraient pas marqué d'une
façon particulière les Variétés après
des échecs mérités aux titres spirituels
comme
On dira des bêtises de
Labiche,
Mêlez-vous de vos affaires
de Bourdois,
Sous un bec de gaz de
Cabot,
Un mari qui ronfle de Siraudin,
Un mari qui prend du ventre de Labiche,
ou Si ma femme le savait ! de Lange, si dans deux vaudevilles
n'était apparu pour la première fois un nom qui
devait briller comme un soleil quelques années plus tard,
celui de Jacques Offenbach. Pepito et La Femme à trois
maris passèrent comme les autres malgré la musique
du génial compositeur et l'inestimable Mr. Bowes, en propriétaire
consciencieux s'avisa de faire ses comptes...
Le Figaro du 18 mars 1855 publiait les comptes d'exploitation
du Théâtre des Variétés: le passif
s'élevait à 2.300.000 francs... Le cher M. Carpier
est remercié et pendant quelques mois Mr. Bowes lui-même
prend la direction de son théâtre en collaboration
avec MM. Laurencin et Zacheroni, chargés de liquider le
fond Carpier.
Le "fond Carpier" se compose d'une multitude de pièces
injouables et injouées qui vieillissent dans des cartons
et que depuis la pièce de Scribe
L'Ours
et le Pacha on nomme des "ours". L'obstination
des Variétés à ne monter que des "ours"
amuse tout Paris. Le succès est à l'envers, on se
presse pour aller siffler le "nouvel ours" qui, on le
sait, ne vivra qu'un seul soir. On nomme les Variétés
"La Ménagerie", les caricaturistes représentent
Mr. Bowes en chasseur d'ours. Les pièces se succèdent
à un rythme tel que l'expression "on répète
aux Variétés" passe pour devenir un proverbe
exprimant un effort inutile :
- Vous savez que Mlle de Champean est fiancée? On répète
aux Variétés ! lança la baronne qui savait
bien que l'affaire n'aurait pas de lendemain.
Les ours succédant aux ours, les affiches aux affiches,
les fours aux fours, après avoir vendu les places au rabais,
licencié les acteurs endormis et réduit les éclairages,
il restait peu à faire pour ruiner définitivement
la réputation des Variétés. Un public de
valets et de femmes de chambre, de concierges et de crieurs de
journaux se chargea d'expédier définitivement les
derniers ours et vider "le fond du sac à malice de
M. Carpier". (Le Figaro, 24 décembre 1854.)
Le 27 mai 1855 la chasse aux ours est terminée. Le théâtre
est rajeuni de la scène au poulailler et Hippolyte Cogniard
inaugure avec humour et éclat un règne qui devait
marquer les Variétes d'un halo de gloire. Le 16 juin, pour
la réouverture, on donne
La Fosse
aux Ours de Couailhac, Bourdois et Alhoy, sorte de parodie
stigmatisant tout l'ancien répertoire,
Les Enfants de Troupe, triomphe du vieux Bouffé,
idole du public et
Furnished Apartment,
bouffonnerie qui terminait admirablement la soirée. Hippolyte
Cogniard avait gagné. Ce soir-là, une page était
tournée.
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