LE BONHEUR SOUS LA MAIN de Paul GAVAULT

Dès la veille, et même dès l'avant-veille de la répétition générale du Bonheur sous la main aux Variétés, tous les courriéristes parisiens s'étaient précipités, qui au domicile de l'auteur, qui au bureau du directeur, pour obtenir quelques renseignements prématurés sur l'oeuvre prête à paraître. Et, comme le directeur autant que l'auteur se gardaient de la moindre indiscrétion, les courriéristes en furent réduits à nous rappeler que c'était ici la sixième pièce ou revue que M. Paul Gavault donnait aux Variétés et la vingt-quatrième grande comédie qu'il faisait représenter depuis le Papa de Franurine à Cluny, en 1897. Les principales étapes de cette carrière exceptionnellement rapide et brillante, nous les avions d'ailleurs rappelées ici même au moment de la publication de la Petite Chocolatière, le 13 novembre1909.

Quelques reporters, plus adroits ou plus indiscrets, parvinrent à savoir pourtant que la pièce que voici, avant de porter son titre actuel, avait été successivement désignée par des titres provisoires, tels que les Quatre Coins, les Femmes des autres, etc...

La presse tout entière, et dans les termes que nous allons voir, a exprimé l'agrément de cette comédie légère. Tous les critiques ont constaté qu'il y avait évidemment une thèse au fond de cette pièce; que ces trois actes étaient le développement de l'aphorisme résumé dans le titre, et que M. Gavault l'avait traité avec l'exclusive préoccupation de nous divertir.

M. Robert de FIers, qui, en ce même théâtre des Variétés, a si souvent triomphé, enregistre dans le Figaro le franc succès de gaieté remporté par le Bonheur sous la main :

"On y a beaucoup ri, et des rires les plus variés, depuis les plus joyeux jusqu'aux plus fins. Nous avons retrouvé dans ces trois actes l'ingéniosité de combinaisons, l'adressé et la clarté d'exécution de M. Paul Gavault.
Le Bonheur sous la main doit sa verve et son entrains à des situations fort réjouissantes et à un ensemble de personnages gracieux, sympathiques ou cocasses, dont quelques-uns, tout en gardant une originalité très honorable, ont dans le répertoire des Variétés des ancêtres qui les ont tout de suite recommandés à notre meilleur accueil.
Le marquis de Saint- Renan est un irrésistible descendant du baron de La Musardière, Le héros de La Boule. Comme lui, d'ailleurs, il a rencontré sa petite amie chez un pâtissier. Edmond Giraud est un bon garçon, tout en faiblesse et en rondeur, et il aurait fait ses classes avec Paul Costard que je n'en serais pas autrement étonné. Suzy Barsac est une demi-mondaine honnête par goût et même par profession qui est sans aucun doute la cousine de Ma cousine, et si la gentille "Cui-Cui" a rencontré un jour à la porte d'un cirque forain, voire au cinématographe, la Cigale, je suis persuadé que ces deux petites personnes se sont prises l'une pour l'autre de la plus charmante amitié.
Ces comparaisons vous prouveront sans doute que si M. Paul Gavault n'a pas craint de lancer ses personnages dans les plus abracadabrantes aventures, ceux-ci, se sentant de bonne famille, ont gardé néanmoins, le plus souvent qu'ils ont pu, un ton de comédie qu'ils devaient doublement à leurs parents et à leur théâtre."

Et M. Robert de Fers conclut en disant que le Bonheur sous la main nous enseignera évidemment, pendant de nombreux soirs, que notre joie et notre plaisir, que nous allons souvent chercher si loin, sont là tout près de nous, et qu'il convient de leur revenir à une heure qui puisse être encore l'heure du berger :
"On a souvent voulu démontrer que le bonheur, c'est ce qu'on n'a pas. M. Paul Gavault, lui, pense que le bonheur, c'est ce qu'on a. N'est-ce point le fait d'un joli optimisme de théâtre ?"

M. Robert Catteau écrit, dans Paris-Midi, qu'évidemment M. Paul Gavault a pris le parti, en composant sa comédie, d'être gai, de nous amuser et, pour le reste, de s'en remettre à sa fantaisie comique:
"Il a pleinement réussi. Sa pièce est bonne enfant, sans façons, sans retenue, et se poursuit, dans un mouvement précipité, irrésistiblement joyeuse et joviale, sans aucune défaillance. Fi des moralistes et des raisonneurs ! A d'autres les scrupules vertueux et les résistances d'une conscience rigide. La vie est drôle, o gué ! Rions... Il n'y a de sérieux, de rigoureux dans la comédie de M. Gavault, que le parfait agencement des scènes. C'est l'oeuvre d'un homme de théâtre remarquablement adroit, qui se joue de toutes les difficultés techniques, qui ruse avec elles, qui complique les situations à plaisir, beaucoup moins par nécessité que pour se ménager la joie d'en sortir avec brio, dans un éclat de rire."

M. Henry Bidon enregistre aussi, dans le Journal des débats, que les spectateurs sont satisfaits, à l'issue de cette comédie ; et ce n'est point que les innombrables chassés-croisés contenus dans ces trois actes le contentent en tous points ; mais, dit-il, la pièce vaut par le détail des scènes :
"Les situations amusent, le dialogue est adroit, filé avec goût et quelquefois d'un joli sentiment. On ne cesse presque point de rire."

M. Adolphe Brisson essaie, dans le Temps, d'imaginer ce qu'un auteur doué de philosophie eût pu écrire avec le sujet de cette pièce, et il conclut :
"M. Paul Gavault n'a que de la gaieté ; il en a à revendre ; elle est presque toujours extravagante, parois assez fine, parfois énorme. Cela roule, cela écume, cela rebondit. - C'est un torrent. On est entraîné."

M. Nozière constate aussi, dans L'Intransigeant, le franc succès emporté par cette comédie, et il remarque malicieusement :
"On a écrit que cette comédie est un vaudeville. Si M. Gavault nous avait présenté son ouvrage comme un vaudeville, nous n'aurions pas manqué de remarquer que ce vaudeville est sûrement une comédie. Le deuxième acte, par exemple - qui est le meilleur - a le ton de la comédie."

M. Georges Boyer explique cela dans le Petit Journal, en faisant remarquer que cette pièce est tantôt vaudeville, tantôt comédie :
"M. Paul Gavault avait le droit de choisir quant à l'affiche et s'est décidé pour comédie. En vérité, c'est une cascade de folies presque toujours amusantes. Très souvent spirituelles, quelquefois originales."

M. AbeI Hemnant répondant, par la voie du Journal,à la lettre de M. Paul Gavault, écrit : -
"Flaubert prétendait que les bourgeois haïssent la littérature : devons-nous croire que les spécialistes du théâtre s'en méfient ? Ils n'ont aucun intérêt à répandre cette opinion. Je n'accorderai jamais, quant à moi, même aux auteurs dramatiques s'ils m'en priaient, que leur art soit inférieur: il est différent ; mais qui donc a jamais soutenu le contraire ? Qui donc a nié qu'une pièce écrite comme un livre bien écrit le serait fort mal ? Il ne s'ensuit pas que le style doive être banni de la scène. Nous avons eu de grands écrivains de théâtre, qui se gardaient d'écrire comme Bossuet ou comme Chateaubriand et qui n'en étaient pas moins de grands écrivains. Tout cela est si évident, qu'il est peut-être oiseux de le dire. La plupart des lieux communs de la critique dramatique ne méritent pas davantage d'être développés. Ils tiraient de peine les lundistes, naguère, lorsque souvent la semaine était vide de nouveautés et que l'on était pourtant obligé de fournir tant bien que mal un feuilleton. Mais je serais inexcusable de m'y attarder au lendemain d'une répétition générale: j'ai mieux à faire, j'ai à rendre compte de la très brillante et très aimable pièce de M. Paul Gavault."

M. Abel Hermant se plaît à traiter le Bonheur sous la main de vaudeville :
"J'use de ce terme sans malice et simplement parce qu'il faut appeler les choses par leur nom. Je disais, avant-hier, que je ne nourris contre le vaudeville aucune prévention : je ne m'en dédis pas. C'est un vaudeville avec des ébauches de caractère et plusieurs scènes de comédie agréables ; l'une même supérieure, de la gaieté, des mots, de l'esprit, des situations, des rencontres, sinon des quiproquos, et une grande fertilité d'invention.

M. G. de Pawlowski exerce la critique dramatique dans un journal qui est certes un des plus parisiens, et des plus modernes parmi les plus parisiens, et que l'on pourrait croire le plus naturellement incliné à l'indulgence pour les hardiesses sans réserves du théâtre contemporain : Comoedia ; or M. G. de Pawlowski seul, ou presque de tous ses confrères s'érige à propos de cette pièce en philosophe et en moraliste, et comme son jugement, d'ailleurs plein de verve judicieuse, n'est certes pas de nature à enlever un lecteur ou un spectateur à la pièce que voici, il est d'un curieux intérêt documentaire d'en faire figurer, dans cette revue de la presse, quelques extraits. M. de Pawlowski s'émerveille d'abord de la tolérance dont les spectateurs les plus bourgeois font preuve dans certains théâtres à l'égard des sentiments et des faits auxquels ils seraient autrement les plus réfractaires, du moment qu'il y va de l'art, du snobisme, du luxe et de l'esprit. Aux Variétés surtout, dit-il, cette mentalité spéciale paraît être de règle depuis quelque temps:
" On va là pour s'amuser, coûte que coûte, et comme les gens fort bien qui y vont ne sont pas de ceux qui couperaient des fils télégraphiques dans la vie ordinaire, pour se distraire ils se contentent de voir saboter avec frénésie et enthousiasme les idées mêmes qui, en temps ordinaire, leur paraissent les plus utiles et dont ils vivent.
Et le talent de l'auteur ne fait qu'ajouter au danger de l'oeuvre, surtout lorsqu'il appelle à son aide tous les prestiges, indiscutables aujourd'hui, de la richesse et du luxe.
Dans la nouvelle pièce des Variétés, nous retrouvons, un peu partout, les observations les plus fines de la comédie de moeurs, des réparties que, seuls, peuvent avoir des gens d'esprit, et, malgré nous, nous ne pouvons considérer les personnages qu'on nous présente comme de simples fantoches destinés à nous égayer, en dehors de toute vraisemblance.
On croit tout d'abord s' amuser simplement d'une charge outrancière puis, petit à petit, on ne manque pas de prendre pour modèle ces personnages qui ont tout pour plaire. De là à les imiter, il ne reste, à la sortie du théâtre, que la rue à traverser.
Or, comment voulez-vous résister à l'amusant spectacle que nous offrent les Variétés? Chaque nouveau personnage nous est présenté par un acteur aimé du public et dont la vue seule suffit à évoquer le plaisir ou le rire, et l'on se demanderait avec inquiétude comment l'auteur va pouvoir observer l'indispensable gradation d'intérêt durant ces trois actes, s'il ne recourait, pour y parvenir, à l'interposition de numéros de plus en plus sensationnels jusqu'au baisser du rideau.
Cette fois-ci, le maximum paraît atteint. On a saboté pour nous plaire, tout ce qui nous reste de préjugés à défaut de vertus. Pour nous éblouir, on a eu recours aux décors les plus somptueux ou tout au moins qui représentent le maximum de la somptuosité contemporaine. Et l'on sera forcé, sans doute, la prochaine fois de dorer les personnages pour donner une impression plus intense encore ! Dans le riche décor historique du troisième acte, chez le marquis, que pouvait-on imaginer de plus fort qu'une danse d'apaches exécutée par le noble marquis lui-même et sa maîtresse ? Quoi de mieux, dans cette crapulette, que de gifler une jolie femme ? Mistinguett et Max Dearly étaient tout désignés, on l'avouera, pour nous servir ce fin du fin de la décadence contemporaine, en attendant les coups de surin que nous ménage sans doute la prochaine pièce mondaine."

Enfin - pour terminer sur une note différente - M. Adolphe Aderer fait remarquer, dans le Petit Parisien, qu'il ne s'agit pas là de trois petits actes essoufflés, coupés par de longs entr'actes :
"C'est une pièce abondante, touffue, où les incidents naissent les uns des autres, comme dans tout vaudeville bien fait ; l'auteur sait, avec une grande habileté, faire rebondir l'intérêt, quand il va faiblir. Il y a de la gaieté et de l'esprit. En un mot, selon un dicton un peu vulgaire, mais expressif : - on en a pour son argent-."

C'est M. Paul Gavault qui a lui-même qualifié la troupe des Variétés de " première troupe comique de Paris ", et voilà un jugement que nul ne songera à discuter. Oui, c'est encore la première troupe comique de Paris même lorsqu'elle est diminuée, comme c'est le cas pour le Bonheur sous la main, de la personnalité de M. Brasseur, remplacé du reste par un autre acteur de mérite, M. Gaston Dubosc.
M. Max Dearly a donné, dans le vieux marquis de Saint-Renan, la mesure de son prodigieux talent de composition cocasse basée sur une observation très juste de la réalité ; M. Max Dearly déforme les types qu'il a choisis pour modèles afin de les rendre plus ressemblants ; M. Max Dearly est un grand caricaturiste. M. Guy, si Français d'allure et d'accent, connaît à fond toutes les ressources de rire que contient le ridicule, non pas le ridicule qui tue, mais le ridicule qui désarme. Et, avec une légère transposition de ton, le même compliment peut être adrèssé à M. Prince, M. Moricey, qui dessine des silhouettes dont chaque trait est si appuyé et dont l'ensemble paraît si fin, nous a donné une fois de plus le regret de le voir si peu. Enfin, M. Gaston Dubosc a tenu, avec la désinvolture souriante qui est la sienne, la place importante qui lui était dévolue dans la fameuse troupe au cours de ces trois actes.

La partie féminine de distribution est djgne de tels interprètes masculins. L'élégance et la joliesse parisiennes y sont représentées par Mlle Marcelle Lender et par Mlle Diéterle ; la fantaisie boulevardière, et la plus piquante, la plus acidulée, par Mlles Mistinguett et Spinelly.

GASTON SORBETS

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