Quelques reporters, plus adroits
ou plus indiscrets, parvinrent à savoir pourtant que la pièce que voici, avant
de porter son titre actuel, avait été successivement désignée
par des titres provisoires, tels que les Quatre Coins, les Femmes des
autres, etc...
La presse tout entière, et dans les termes que
nous allons voir, a exprimé l'agrément de cette comédie
légère. Tous les critiques ont constaté qu'il y avait
évidemment une thèse au fond de cette pièce; que
ces trois actes étaient le développement de l'aphorisme
résumé dans le titre, et que M. Gavault l'avait traité
avec l'exclusive préoccupation de nous divertir.
M. Robert de FIers, qui, en ce
même théâtre
des Variétés, a si souvent triomphé, enregistre
dans le Figaro le franc succès de gaieté remporté par
le Bonheur sous la main :
"On y a beaucoup ri, et des rires
les plus variés,
depuis les plus joyeux jusqu'aux plus fins. Nous avons retrouvé
dans ces trois actes l'ingéniosité de combinaisons, l'adressé
et la clarté d'exécution de M. Paul Gavault.
Le Bonheur sous la main doit sa verve et son entrains à
des situations fort réjouissantes et à un ensemble de personnages
gracieux, sympathiques ou cocasses, dont quelques-uns, tout en gardant
une originalité très honorable, ont dans le répertoire
des Variétés des ancêtres qui les ont tout de suite
recommandés à notre meilleur accueil.
Le marquis de Saint- Renan est un irrésistible descendant du
baron de La Musardière, Le héros de La Boule.
Comme lui, d'ailleurs, il a rencontré sa petite amie chez un
pâtissier.
Edmond Giraud est un bon garçon, tout en faiblesse et en rondeur,
et il aurait fait ses classes avec Paul Costard que je n'en serais
pas autrement étonné. Suzy Barsac est une demi-mondaine
honnête
par goût et même par profession qui est sans aucun doute
la cousine de Ma cousine, et si la gentille "Cui-Cui"
a rencontré un jour à la porte d'un cirque forain, voire
au cinématographe, la Cigale, je suis persuadé que ces
deux petites personnes se sont prises l'une pour l'autre de la plus
charmante amitié.
Ces comparaisons vous prouveront sans doute que si M. Paul Gavault
n'a pas craint de lancer ses personnages dans les plus abracadabrantes
aventures, ceux-ci, se sentant de bonne famille, ont gardé néanmoins,
le plus souvent qu'ils ont pu, un ton de comédie qu'ils devaient
doublement à leurs parents et à leur théâtre."
Et M. Robert de Fers conclut en disant que le Bonheur
sous la main nous enseignera évidemment, pendant de nombreux
soirs, que notre joie et notre plaisir, que nous allons souvent chercher
si loin, sont là tout près de nous, et qu'il convient de
leur revenir à une heure qui puisse être encore l'heure
du berger :
"On a souvent voulu démontrer que le bonheur, c'est ce qu'on
n'a pas. M. Paul Gavault, lui, pense que le bonheur, c'est ce qu'on
a. N'est-ce point le fait d'un joli optimisme de théâtre
?"
M. Robert Catteau écrit,
dans Paris-Midi,
qu'évidemment M. Paul Gavault a pris le parti, en composant sa
comédie, d'être gai, de nous amuser et, pour le reste, de
s'en remettre à sa fantaisie comique:
"Il a pleinement réussi. Sa pièce est bonne enfant,
sans façons, sans retenue, et se poursuit, dans un mouvement
précipité,
irrésistiblement joyeuse et joviale, sans aucune défaillance.
Fi des moralistes et des raisonneurs ! A d'autres les scrupules vertueux
et les résistances d'une conscience rigide. La vie est drôle,
o gué ! Rions... Il n'y a de sérieux, de rigoureux
dans la comédie de M. Gavault, que le parfait agencement
des scènes.
C'est l'oeuvre d'un homme de théâtre remarquablement adroit,
qui se joue de toutes les difficultés techniques, qui ruse
avec elles, qui complique les situations à plaisir, beaucoup
moins par nécessité que pour se ménager la joie
d'en sortir avec brio, dans un éclat de rire."
M. Henry Bidon enregistre aussi, dans le Journal
des débats, que les spectateurs sont satisfaits, à l'issue
de cette comédie ; et ce n'est point que les innombrables chassés-croisés
contenus dans ces trois actes le contentent en tous points ; mais, dit-il,
la pièce vaut par le détail des scènes :
"Les situations amusent, le dialogue est adroit, filé avec
goût et quelquefois d'un joli sentiment. On ne cesse presque
point de rire."
M. Adolphe Brisson essaie, dans le Temps,
d'imaginer ce qu'un auteur doué de philosophie eût pu écrire
avec le sujet de cette pièce, et il conclut :
"M. Paul Gavault n'a que de la gaieté ; il en a à
revendre ; elle est presque toujours extravagante, parois assez fine,
parfois énorme. Cela roule, cela écume, cela rebondit.
- C'est un torrent. On est entraîné."
M. Nozière constate aussi,
dans L'Intransigeant,
le franc succès emporté par cette comédie, et
il remarque malicieusement :
"On a écrit que cette comédie est un vaudeville. Si
M. Gavault nous avait présenté son ouvrage comme un vaudeville,
nous n'aurions pas manqué de remarquer que ce vaudeville est
sûrement
une comédie. Le deuxième acte, par exemple - qui est
le meilleur - a le ton de la comédie."
M. Georges Boyer explique cela dans le Petit Journal,
en faisant remarquer que cette pièce est tantôt vaudeville,
tantôt comédie :
"M. Paul Gavault avait le droit de choisir quant à l'affiche
et s'est décidé pour comédie. En vérité,
c'est une cascade de folies presque toujours amusantes. Très
souvent spirituelles, quelquefois originales."
M. AbeI Hemnant répondant,
par la voie du Journal,à
la lettre de M. Paul Gavault, écrit : -
"Flaubert prétendait que les bourgeois haïssent la littérature
: devons-nous croire que les spécialistes du théâtre
s'en méfient ? Ils n'ont aucun intérêt à répandre
cette opinion. Je n'accorderai jamais, quant à moi, même
aux auteurs dramatiques s'ils m'en priaient, que leur art soit inférieur:
il est différent ; mais qui donc a jamais soutenu le contraire
? Qui donc a nié qu'une pièce écrite comme
un livre bien écrit le serait fort mal ? Il ne s'ensuit
pas que le style doive être banni de la scène. Nous
avons eu de grands écrivains
de théâtre, qui se gardaient d'écrire comme Bossuet
ou comme Chateaubriand et qui n'en étaient pas moins de grands
écrivains. Tout cela est si évident, qu'il est peut-être
oiseux de le dire. La plupart des lieux communs de la critique dramatique
ne méritent pas davantage d'être développés.
Ils tiraient de peine les lundistes, naguère, lorsque souvent
la semaine était vide de nouveautés et que l'on était
pourtant obligé de fournir tant bien que mal un feuilleton.
Mais je serais inexcusable de m'y attarder au lendemain d'une répétition
générale: j'ai mieux à faire, j'ai à rendre
compte de la très brillante et très aimable pièce
de M. Paul Gavault."
M. Abel Hermant se plaît à traiter le
Bonheur sous la main de vaudeville :
"J'use de ce terme sans malice et simplement parce qu'il faut appeler
les choses par leur nom. Je disais, avant-hier, que je ne nourris contre
le vaudeville aucune prévention : je ne m'en dédis pas.
C'est un vaudeville avec des ébauches de caractère et
plusieurs scènes de comédie agréables ; l'une
même supérieure,
de la gaieté, des mots, de l'esprit, des situations, des rencontres,
sinon des quiproquos, et une grande fertilité d'invention.
M. G. de Pawlowski exerce la critique
dramatique dans un journal qui est certes un des plus parisiens,
et des plus modernes parmi les plus parisiens, et que l'on pourrait
croire le plus naturellement incliné à l'indulgence pour les hardiesses sans réserves
du théâtre contemporain : Comoedia ; or M. G. de
Pawlowski seul, ou presque de tous ses confrères s'érige à
propos de cette pièce en philosophe et en moraliste, et comme son
jugement, d'ailleurs plein de verve judicieuse, n'est certes pas de nature
à enlever un lecteur ou un spectateur à la pièce
que voici, il est d'un curieux intérêt documentaire d'en
faire figurer, dans cette revue de la presse, quelques extraits. M. de
Pawlowski s'émerveille d'abord de la tolérance dont les
spectateurs les plus bourgeois font preuve dans certains théâtres
à l'égard des sentiments et des faits auxquels ils seraient
autrement les plus réfractaires, du moment qu'il y va de l'art,
du snobisme, du luxe et de l'esprit. Aux Variétés surtout,
dit-il, cette mentalité spéciale paraît être
de règle depuis quelque temps:
" On va là pour s'amuser, coûte que coûte, et
comme les gens fort bien qui y vont ne sont pas de ceux qui couperaient
des fils télégraphiques dans la vie ordinaire, pour se distraire
ils se contentent de voir saboter avec frénésie et enthousiasme
les idées mêmes qui, en temps ordinaire, leur paraissent
les plus utiles et dont ils vivent.
Et le talent de l'auteur ne fait qu'ajouter au danger de l'oeuvre,
surtout lorsqu'il appelle à son aide tous les prestiges, indiscutables
aujourd'hui, de la richesse et du luxe.
Dans la nouvelle pièce des Variétés, nous retrouvons,
un peu partout, les observations les plus fines de la comédie de
moeurs, des réparties que, seuls, peuvent avoir des gens d'esprit,
et, malgré nous, nous ne pouvons considérer les personnages
qu'on nous présente comme de simples fantoches destinés
à nous égayer, en dehors de toute vraisemblance.
On croit tout d'abord s' amuser simplement d'une charge outrancière
puis, petit à petit, on ne manque pas de prendre pour modèle
ces personnages qui ont tout pour plaire. De là à les imiter,
il ne reste, à la sortie du théâtre, que la rue à traverser.
Or, comment voulez-vous résister à l'amusant spectacle que
nous offrent les Variétés? Chaque nouveau personnage nous
est présenté par un acteur aimé du public et dont
la vue seule suffit à évoquer le plaisir ou le rire, et
l'on se demanderait avec inquiétude comment l'auteur va pouvoir
observer l'indispensable gradation d'intérêt durant ces trois
actes, s'il ne recourait, pour y parvenir, à l'interposition de
numéros de plus en plus sensationnels jusqu'au baisser du rideau.
Cette fois-ci, le maximum paraît atteint. On a saboté pour
nous plaire, tout ce qui nous reste de préjugés à
défaut de vertus. Pour nous éblouir, on a eu recours aux
décors les plus somptueux ou tout au moins qui représentent
le maximum de la somptuosité contemporaine. Et l'on sera forcé,
sans doute, la prochaine fois de dorer les personnages pour donner une
impression plus intense encore ! Dans le riche décor historique
du troisième acte, chez le marquis, que pouvait-on imaginer
de plus fort qu'une danse d'apaches exécutée par le
noble marquis lui-même et sa maîtresse ? Quoi de mieux, dans
cette crapulette, que de gifler une jolie femme ? Mistinguett et Max Dearly
étaient tout désignés, on l'avouera, pour nous servir
ce fin du fin de la décadence contemporaine, en attendant les coups
de surin que nous ménage sans doute la prochaine pièce
mondaine."
Enfin - pour terminer sur une note
différente
- M. Adolphe Aderer fait remarquer, dans le Petit Parisien,
qu'il ne s'agit pas là de trois petits actes essoufflés, coupés
par de longs entr'actes :
"C'est une pièce abondante, touffue, où les incidents
naissent les uns des autres, comme dans tout vaudeville bien fait ;
l'auteur sait, avec une grande habileté, faire rebondir l'intérêt,
quand il va faiblir. Il y a de la gaieté et de l'esprit. En
un mot, selon un dicton un peu vulgaire, mais expressif : - on en a
pour son argent-."
C'est M. Paul Gavault qui a lui-même qualifié
la troupe des Variétés de " première troupe
comique de Paris ", et voilà un jugement que nul ne songera
à discuter. Oui, c'est encore la première troupe comique
de Paris même lorsqu'elle est diminuée, comme c'est le
cas pour le Bonheur sous la main, de la personnalité de M. Brasseur,
remplacé du reste par un autre acteur de mérite, M. Gaston
Dubosc.
M. Max Dearly a donné, dans le vieux marquis de Saint-Renan, la
mesure de son prodigieux talent de composition cocasse basée sur
une observation très juste de la réalité ; M. Max
Dearly déforme les types qu'il a choisis pour modèles afin
de les rendre plus ressemblants ; M. Max Dearly est un grand caricaturiste.
M. Guy, si Français d'allure et d'accent, connaît à
fond toutes les ressources de rire que contient le ridicule, non pas le
ridicule qui tue, mais le ridicule qui désarme. Et, avec une légère
transposition de ton, le même compliment peut être adrèssé
à M. Prince, M. Moricey, qui dessine des silhouettes dont chaque
trait est si appuyé et dont l'ensemble paraît si fin, nous
a donné une fois de plus le regret de le voir si peu. Enfin, M.
Gaston Dubosc a tenu, avec la désinvolture souriante qui est la
sienne, la place importante qui lui était dévolue dans
la fameuse troupe au cours de ces trois actes.
La partie féminine de distribution est djgne
de tels interprètes masculins. L'élégance et la joliesse
parisiennes y sont représentées par Mlle Marcelle Lender
et par Mlle Diéterle ; la fantaisie boulevardière, et la
plus piquante, la plus acidulée, par Mlles Mistinguett et Spinelly.
GASTON SORBETS