Résumé

M. Beulemans est bon brasseur belge. Il a de l'ambition ; il voudrait être président de l'association des brasseurs. Son commerce marche assez bien. Sa fille Suzanne tient les livres, aidée par un employé stagiaire, Albert Delpierre, un Parisien, un francillon, le fils d'un correspondant de M. Beulemans. M. Beulemans ne peut pas souffrir le jeune homme. Celui-ci n'a pas les habitudes belges, s'exprime trop correctement, se singularise enfin par une façon d'être qu'on prend pour de la pose. Albert, qui sent cette hostilité, cette injustice, voudrait bien s'en aller. Mais Suzanne le retient, et Suzanne qui a de la sympathie pour lui, lui explique le moyen de rentrer en faveur. Il faut flatter un peu les manies du père Beulemans et, par et exemple, parler le belge.

Or, Suzanne est fiancée. Elle est fiancée à Séraphin Meulemester, fils d'un autre brasseur. Elle l'est, parce que c'est la volonté de ses parents qui ne sont presque jamais d'accord et se livrent à d'extravagantes scènes conjugale, se sont pourtant accordés sur ce projet. Et voici M. Meulemester qui tient régler les détails du contrat avec M. Beulemans. Le dialogue entre les deux commerçants est une des meilleures scènes de la pièce. "Alors, vous donnez à votre fille cinquante mille francs ? - Cinquante mille francs, Je les donne. Et vous, qu'est-ce que vous donnez ? - Je donne Séraphin. - Et, en outre, qu' est-ce que vous donnez ? - Les appointements de Séraphin, deux cent cinquante francs par mois. - Et c'est tout là? - Sans doute. La fille apporte davantage que le garçon. C'est l'usage. -Et les meubles ? Qui paiera le mobilier des enfant ?- Les parents de la jeune fille. C'est la coutume. - Mais les parents du jeune homme, qu'est-ce qu'ils paient ?- Les lettres de faire-part. C'est l'habitude." Cette scène-là, et quelques autres, c'est la saveur originale de cette comédie. Et j'essaierai tout à l'heure de la définir.

Le jeune Séraphin est devant son majestueux père un tout petit garçon. Il n'ose le contredire et il montre un visage fuyant, un air de chien battu. Ce n'est pas que Melle Suzanne lui déplaise. Et puis, elle a cinquante mille francs de dot. Il n'est pas insensible à ce genre de séduction, ni à l'avenir confortable que représente un commerce bien achalandé. Mais voilà : il a un passé, un petit passé sentimental, composé d'une ouvrière et de l'enfant qu'il lui a donné. C'est même tout ce qu'il lui a donné, lui aussi. Il aime son petit ménage et il est prêt à l'abandonner, par crainte de M. Meulemester père, et aussi par égoïsme bourgeois. Suzanne, par une indiscrétion de servante, est mise au courant de cette liaison. Et lorsque les parents, après leur entente sur la question d'intérêt, laissent les deux jeunes gens ensemble afin que, toutes choses réglées, ils puissent échanger, par surcroît, s'il leur plaît, des propos amoureux, elle rappelle Séraphin au devoir, non point avec indignation, mais doucement et d'une façon insinuante qui touche au coeur du malheureux.

Cette Suzanne, à tout prendre, je vois bien qu'elle se différencie de la jeune fille conventionnelle de nos comédies. Ce qui l'en sépare, c'est son réalisme. Elle a déjà une certaine expérience, mais cette expérience n'a pas altéré la générosité de sa nature. Elle ne sait pas ce que c'est que le 'vague à l'âme. Elle a peu d'imagination, peu de poésie, mais son coeur est frais et neuf. Et elle sera une bonne ménagère, mais aussi une femme droite et charitable. Elle me rappelle cette Mlle de la Prise qui est l'ornement des Lettres neuchâteloises de Mme de Charrière et qui plaisait tan t à Sainte-Beuve. Si vous ne connaissez pas Mlle de la Prise, il me suffira d'un trait pour vous la présenter. Un soir, à une assemblée chez M. et Mme de la Prise (on appelle assemblées en Suisse les réunions, les veillées où se rencontre toute la société de la ville, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre ; l'honnêteté des moeurs autorise une certaine familiarité des relations entre jeunes gens et jeunes filles, à la façon anglaise), on raconte, on discute les nouvelles et l'une des personnes présentes annonce le mariage d'une jeune fille du pays de Vaud qui épouse un homme riche et très maussade, tandis qu'elle est passionnément aimée d'un étranger sans fortune, mais plein de mérite et d'esprit. " Et l'aime t'elle ? a dit quelqu'un. - On a dit que oui, autant qu'elle en était aimée. - En ce cas-là, elle a grand tort, a dit M. de la Prise. - Mais c'est un fort bon parti pour elle, a dit Madame, cette fille n'a rien : que pourrait-elle faire de mieux ? -Mendier avec l'autre, a dit entre ses dents Mlle de la Prise qui ne s'était point mêlée de toute cette conversation. - Mendier avec l'autre ! a répété sa mère, voilà un beau propos pour une jeune fille ; je crois, en vérité, que tu es folle. - Non, non, elle n'est pas folle, elle a raison, a dit le père. J'aime cela, moi. C'est ce que j'avais dans le coeur quand je t'épousai. - Oh ! bien, nous fîmes là une belle affaire !- Pas absolument mauvaise, dit le père, puisque cette fille en est née ". Alors Mlle de la Prise se laisse tomber sur un tabouret qui est devant son père et se trouvant à genoux près de lui, lui prend les mains tet appuie sur elles son visage tout en larmes.

Au fait, Suzanne Beulemans n'a en partage ni celte grâce, ni cette ardeur. Mais Mlle de la Prise qui a vécu à la campagne, qui a fréquenté les paysans, les petites gens, qui a vu et observé le petit monde de la ville aux assemblées, est apte comme elle à débrouiller une situation embarrassée.. Son manque d'illusions sur le fond humain ne lui a pas ôté cette sorte de pureté qui rayonne au milieu de mauvais contacts. Par là, par leur honnêteté naturelle mais avertie, les deux jeunes filles se ressemblent. Notre pièce belge n'est pas si commune, qui rappelle de si charmants souvenirs littéraires.

Les deux jeunes gens ne s'épouseront pas Et ils en informent leurs parents bouleversés. Car ces braves gens ont accoutumé de régler les choses une fois pour toutes, définitivement, et ils ne redoutent rien tant que les complications. On devine qu'Albert Delpierre prendra la place du fiancé éconduit. Il a déjà séduit le père Beulemans rien qu'avec une ou deux bonnes flatteries. Et il a aidé Suzanne à mettre de l'ordre dans ce mariage bruyant et sans malice.

Suzanne ne s'est reconnu le droit de penser à lui qu'après avoir rompu avec l'autre. Seulement, elle avait hâte de rompre pour donner la liberté à son cœur.

Albert achèvera sa conquête en faisant élire M. Beulemans à la présidence des brasseurs. Il prononcera un discours en belge qui produira le plus heureux effet. Et Suzanne, pendant ce temps, arrangera le mariage de Séraphin avec son ouvrière au moyen d'un petit chantage.

Ayant appris que M. Meulemester père avait épousé un peu tardivement Mme Meulemester, elle utilisera ce secret pour obtenir le consentement du père Meulemester …

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