| Georges FEYDEAU
par lui-même
Georges Feydeau a manifesté
très jeune une vocation d'auteur dramatique. Vers l'âge
de sept ans, sa gouvernante Marie l'emmène pour la première
fois au théâtre assister à une représentation.
Cette soirée, décisive pour son avenir, lui fait l'effet
d'un véritable révélateur. Quelques années
plus tard, il raconte:
" Que jouait-on ? Je l'ai
oublié. Mais je revins enthousiasmé. J'étais
touché. Le mal venait d'entrer en moi.
Le lendemain, après n'en avoir pas dormi de la nuit, dès
l'aube, je me mis au travail. Mon père me surprit. Tirant
la langue et, d'une main fiévreuse, décrêpant
mes cheveux emmêlés par l'insomnie, j'écrivais
une pièce, tout simplement.
- Que fais-tu là ? me dit mon père.
- Une pièce de théâtre, répondis-je avec
résolution.
Quelques heures plus tard, comme l'institutrice chargée de
m'inculquer les premiers éléments de toutes les sciences
en usage - une bien bonne demoiselle, mais combien ennuyeuse ! -
venait me chercher :
- Allons, Monsieur Georges, il est temps.
Mon père intervint:
- Laissez Georges, dit-il doucement, il a travaillé ce matin.
Il a fait une pièce. Laissez-le.
Je vis immédiatement le salut, le truc sauveur. Depuis ce
jour béni, toutes les fois que j'avais oublié de faire
mon devoir, d'apprendre ma leçon, et cela, vous pouvez m'en
croire, arrivait quelquefois, je me précipitais sur mon cahier
de drames. Et mon institutrice, médusée, me laissait
en paix."
Avec les années, l'écriture
qui n' était qu'un jeu d'enfant va devenir l'outil de travail
de Feydeau. L'occasion de se distraire s'est transformée
progressivement en moyen de gagner sa vie. Et dans la mutation,
le plaisir s'est évaporé. Reste le travail difficile
et rarement joyeux même s'il s'agit de divertir le public.
A un journaliste qui l'interviewe, Feydeau confie les douleurs de
la création :
" Quand j'étais écolier,
j'éprouvais un ravissement à écrire des comédies
car, par elles, j'échappais à la tâche prescrite
qui m'a toujours été odieuse.
J'aime les fruits défendus et les chemins de traverse. Or,
aujourd'hui, la situation est retournée. Le théâtre
est devenu pour moi la règle, le devoir. C' est mon métier.
C'est la voie où il faut que je marche normalement. Cela
suffit pour que j'aie le désir de m' en écarter. Quand
je commence une pièce, il me semble que je me verrouille
dans un cachot et que je m'en évade quand je la termine.
Oh ! non, je ne suis pas de ceux qui enfantent dans la joie. En
arrangeant les folies qui déchaîneront l'hilarité
du public, je n' en suis pas égayé, je garde le sérieux,
le sang-froid du chimiste qui dose un médicament.
J'introduis dans ma pilule un gramme d'imbroglio, un gramme de libertinage,
un gramme d'observation. Je malaxe du mieux qu' il m' est possible
ces éléments. Et je prévois presque à
coup sûr l' effet qu' ils produiront."
Vaudevilliste à succès,
heureux et fier de l' être, Feydeau défend bec et ongles
le genre théâtral dont il est devenu le maître.
Dans ce texte qu' il rédige en 1905, il s'en prend aux détracteurs
du vaudeville et du mélodrame qui regardent d' un peu haut,
selon lui, leurs confrères :
"Que dire alors de ces présomptueux,
tout imbus de la supériorité qu'ils s'accordent, qui
déclarent avec un superbe dédain que le vaudeville
et le mélodrame ne sont "ni de la littérature
ni du théâtre" ? "Pas de la littérature",
soit ! la littérature étant l'antithèse du
théâtre : le théâtre, c'est l'image de
la vie et dans la vie on ne parle pas en littérature ; donc
le seul fait de faire parler ses personnages littérairement
suffit à les figer et à les rendre inexistants. Mais
"pas du théâtre", halte-là ! Il ne
suffit pas, monsieur, que vous en décidiez pour que cela
soit ! Le théâtre avant tout, c'est le développement
d'une action, et l'action c'est la base même du vaudeville
et du mélodrame. Je sais bien qu'aujourd'hui la tendance
serait de faire du théâtre une chaire ; mais du moment
qu' il devient une chaire, c'est le théâtre alors qui
n' est plus du théâtre.
D'ailleurs, à quoi bon discuter ? Il est entendu que tout
ce qui n'est pas le théâtre que font ces messieurs
n'est pas du théâtre; "Nul n'aura de l'esprit
hors nous et nos amis". Tout ceci, comme dirait notre Capus,
n'a aucune espèce d'importance. Il y a des éternités
que les genres en vogue ont des envieux qui cherchent à les
saper, et ces genres ne s'en portent pas plus mal ! Les chiens aboient,
la caravane passe !
Seulement, voilà, malgré tout j'avoue que j'aimerais
bien pour mon édification personnelle avoir une preuve que
tous ces détracteurs sont bien sincères quand ils
affichent tant de dédain pour le vaudeville et le mélodrame.
Je souhaiterais que chacun d'eux, avant de retourner au genre SUPERIEUR
qu' il préconise, se crût obligé d'écrire
trois bons actes de vaudeville ou de mélodrame, ceci pour
bien établir que s' il n' en fait plus à l'avenir,
c'est
qu'effectivement il le veut ainsi, parce que le genre est vraiment
trop au-dessous de lui. Alors je serai convaincu. Mais jusque-là,
c'est plus fort que moi, je ne pourrai jamais empêcher le
vers du bon La Fontaine de monter à mes lèvres: "ils
sont trop verts, dit-il, et bons pour les goujats!"
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